14/01/2026
Le Miroir de Yao
Pendant dix ans, à Bondoukou, Yao n'était plus un homme. Il était une infection. Un bloc de boue et de haillons accroupi dans la poussière du grand marché. On l'insultait, on lui jetait des restes, on évitait son regard comme on évite une malédiction. Derrière sa barbe de bête, Yao avait disparu.
Décembre 2025. Un inconnu s'arrête. Il ne donne pas de pièce. Il offre un rasoir, de l'eau chaude et un miroir.
En quelques minutes, le masque tombe. La barbe cède, la croûte se dissout. Sous la crasse, le visage de Yao réapparaît : des traits fins, une bouche qui tremble, des yeux d'une clarté insupportable. Yao se fixe dans la glace et pousse un gémissement d'animal blessé. Il vient de se souvenir qu'il était quelqu'un.
Le lendemain, Yao est sur son trottoir, lavé, la peau à nu. Les mêmes passants qui le frappaient la veille s'arrêtent, troublés par ce vieillard aux airs de sage. Ils lui disent : « Bonjour, grand-père », et déposent du pain avec déférence.
La pitié devient alors un poison. Yao les regarde, ses mains tremblantes serrées sur son ventre vide. Il comprend l'horrible vérité : son âme était là, intacte, pendant dix ans de calvaire, mais personne n'a voulu la voir tant qu'elle était couverte de terre.
Il est mort trois jours plus t**d, prostré, refusant de manger. On l'a trouvé sans vie, le visage tourné vers le sol, comme s'il avait honte d'appartenir à une humanité qui n'aime que la surface des choses.