13/06/2026
Ce 4 juin 2026 restera comme une date sombre. Pas seulement parce que des milliers d'enseignants et d'élèves ont battu le pavé de Bruxelles et de Namur. Mais parce que la réponse qui leur a été offerte tient en deux images : des gaz lacrymogènes face à des adolescents, et un règlement parlementaire piétiné pour faire passer en force ce que la rue refusait.
Reprenons le fil, car il dit quelque chose de profond sur l'état de notre démocratie.
Aux abords du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, dans la rue des Colonies, la police a fait usage de bombes lacrymogènes et d'une autopompe pour disperser la foule. Une enseignante a raconté qu'un de ses élèves, isolé puis gazé, n'avait commis d'autre faute que de porter des vêtements noirs et une capuche. Des jeunes nassés à un carrefour. Plusieurs arrestations. Un hélicoptère au-dessus de la capitale. Voilà ce que l'État a jugé bon d'opposer à une jeunesse qui s'inquiète pour son école.
Soyons précis. Il existe des casseurs, et leurs débordements doivent être nommés. Mais réduire une mobilisation massive à ses marges, c'est précisément refuser d'entendre ce qu'elle porte. La ministre-présidente Elisabeth Degryse a parlé de jeunesse "manipulée", "instrumentalisée", "récupérée". Cette petite musique mérite qu'on s'y arrête. Car laisser entendre que des jeunes ne peuvent pas penser par eux-mêmes, qu'ils ne sont que les marionnettes d'adultes mal intentionnés, c'est leur dénier ce que l'école est précisément censée construire : un esprit critique, une voix, une place dans la cité. On ne peut pas demander à l'école de former des citoyens actifs et s'offusquer lorsqu'ils le deviennent.
Le second scandale est institutionnel, et il est tout aussi grave. Le décret-programme a été soumis au vote moins de 84 heures après son passage en commission, en violation du délai prévu par le règlement du Parlement. L'opposition a déposé une motion pour faire reconnaître cette irrégularité. Elle a été balayée par la majorité MR-Engagés. Et lorsqu'on demande quel recours existe contre un règlement bafoué, la réponse glace : aucun. Aucune sanction, aucun organe de contrôle. La majorité a donc tout simplement décidé que les règles ne s'appliquaient pas à elle. "Le texte sera de toute façon voté", avait prévenu la ministre-présidente. Tout est dit. Quand le résultat est connu d'avance et que la procédure devient une formalité encombrante, ce n'est plus du débat démocratique, c'est sa mise en scène.
Que contient ce texte qu'il fallait absolument adopter dans la nuit ? Une augmentation de 10% de la charge horaire des enseignants du secondaire supérieur sans le moindre euro de compensation. Un régime de congés maladie raboté. Un resserrement des fins de carrière. Une hausse du minerval de 835 à 1194 euros pour 58% des étudiants du supérieur. Une réduction des moyens dévolus aux fournitures et aux repas gratuits dans les écoles. Autrement dit, on travaille plus pour gagner autant, on étudie plus cher, et on rogne sur la gratuité qui permettait aux familles les plus modestes de tenir.
Arrêtons-nous un instant sur les Engagés. Leur programme électoral plaçait l'enseignement parmi leurs priorités, promettait une école plus accessible, plus inclusive, mieux financée. Deux ans plus t**d, le même parti cosigne un plan qui fait exactement l'inverse. On a beaucoup commenté l'image du président des Engagés bousculé dans la manifestation. Que toute violence physique soit condamnable, c'est entendu. Mais quelques poussées dans une foule pèsent peu face à la violence froide, méthodique, durable, que représentent ces mesures pour des dizaines de milliers de familles. La première fait la une. La seconde s'inscrit dans le marbre d'un décret.
Et c'est ici qu'il faut élargir la focale, parce que tout se tient.
On nous répète qu'il n'y a pas d'argent. Que les caisses sont vides. Que l'austérité est une fatalité comptable. Vraiment ? Le même jour où l'on gazait des élèves au nom des économies, on apprenait que la Belgique n'a jamais compté autant de millionnaires : 146 400 personnes possèdent plus d'un million de dollars d'actifs investis, en hausse de près de 9% en un an, dont 618 super-riches détenant chacun plus de 30 millions. Leur patrimoine financier dépasse les 387 milliards de dollars. Les marchés flambent, les fortunes prospèrent, pendant qu'on demande à un prof débutant et à un élève boursier de se serrer la ceinture.
Et l'argent, on sait aussi le trouver quand on le veut. Le budget belge de la défense a franchi le cap des 2% du PIB, soit près de 13 milliards d'euros, avec une trajectoire qui prévoit de grimper vers 2,5% en 2034, et des pressions pour aller bien au-delà. Des milliards mobilisés en quelques mois, sans grève, sans gaz lacrymogène, sans débat dans la nuit. Quand il s'agit d'armer, les caisses se remplissent. Quand il s'agit d'instruire, elles se vident.
Pendant ce temps, la Belgique figure parmi les pires élèves mondiaux de l'évasion fiscale. 383 milliards d'euros ont quitté nos entreprises en une seule année pour rejoindre des paradis fiscaux. Notre pays se classe cinquième au monde pour les pertes de recettes liées à l'évitement fiscal des multinationales, soit près de 13 milliards par an. Le top 15 des entreprises les plus rentables a réalisé 35,6 milliards de bénéfices en 2024 en ne payant qu'un taux effectif de 1,7% d'impôt. Des économistes ont chiffré qu'un simple budget alternatif, sans toucher au portefeuille des travailleurs, dégagerait des dizaines de milliards de recettes par an.
Voilà la vraie équation. L'austérité n'est pas une nécessité, c'est un choix. Le choix de faire payer l'école, les profs précaires, les élèves boursiers, plutôt que de faire contribuer ceux qui n'ont jamais été aussi riches. Le choix du gaz lacrymogène plutôt que de l'écoute. Le choix du passage en force plutôt que du respect des règles.
La colère qui s'est exprimée ce 4 juin n'est pas une manipulation. C'est la lucidité d'une génération qui a compris où vont les milliards, et où ils ne vont pas. Et cette lucidité-là, aucune autopompe ne la dispersera.
Sources :
- L'Echo, "Les manifestants contre le décret-programme se dispersent progressivement aux abords du Parlement de la FWB", 04/06/2026
- RTBF, "Direct – Économies dans l'enseignement", 04/06/2026
- RTBF, "Enseignement : le tandem Degryse-Glatigny justifie qu'on vote le décret-programme", 04/06/2026
- Bruxelles Today, "Enseignants et élèves mobilisés : gaz lacrymogène pour disperser les manifestants", 04/06/2026
- L'Echo, "La Belgique n'a jamais compté autant de millionnaires et de super-millionnaires", 04/06/2026
- RTBF, "Budget de la Défense à 2% : l'armée belge est-elle mieux équipée ?", 17/01/2026
- La Libre, "La Défense reçoit une rallonge de 188 millions d'euros", 06/05/2026
- MaTribune.be, "Budget alternatif : 48 milliards de recettes supplémentaires par an", 07/01/2026
- Tax Justice Network, State of Tax Justice 2025